Dans la forêt – Jean Hegland

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 » C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet.(…) A Noel prochain, tout ceci sera terminé, et ma sœur et moi aurons retrouvé les vies que nous sommes censées vivre. L’électricité sera rétablie, les téléphones fonctionneront. Des avions survoleront à nouveau notre clairière. En ville, il y aura à manger dans les magasins et de l’essence dans les stations-service. (…) Les banques et les écoles et les bibliothèques auront rouvert, et Eva et moi aurons quitté cette maison où nous vivons en ce moment comme des orphelines qui ont fait naufrage. »

Nell et Eva vivent dans la maison familiale à la lisière de la forêt. L’électricité, l’essence, les magasins d’alimentation, tout cela n’existe plus. Les gestes quotidiens, comme par exemple, écrire sur une page vierge pour griffonner quelque chose, ouvrir une boîte de conserve ou même allumer la lumière lorsque la nuit tombe appartiennent désormais à une époque révolue. Comment faire la différence entre le nécessaire du superflu, lorsqu’on a toujours vécu dans une société d’opulence ?

« Nous avons plus qu’il n’en faut pour tenir. Mais malgré tout, je dois lutter contre mon envie de m’accrocher à tout ce que nous possédons encore, comme si gâcher une autre goutte ou un autre petit morceau risquait de nous envoyer à la dérive pour de bon. »

La vie de Nell et Eva est suspendue, le présent entre parenthèses. Pendant qu’Eva continue de préparer un concours de danse, sans musique, Nell s’astreint à lire tous les jours l’Encyclopédie et décrit dans son journal leur quotidien, pendant ce qu’elle appelle « leur fugue dissociative ».  Mais le temps passe et il faut se rendre à l’évidence, ce qui devait n’être que transitoire se prolonge. Elles se tournent alors vers la forêt, adoptant peu à peu le style de vie des indiens qui y vécurent pendant 10 000 ans, avant l’arrivée des Européens.

Forest from below
« J’ai pincé une feuille brillante, l’ai roulée entre mes doigts, portée à mon nez, et les yeux fermés, j’ai humé l’odeur métallique de la menthe. Je me suis rappelé que Les plantes indigènes disaient que les Indiens de Californie utilisaient la yerba buena comme sédatif. »

Une semaine avec Jean Hegland épisode 1 from ROSEBUD PRODUCTIONS on Vimeo.

Dans ce roman, J. Hegland fait référence à la disparition des Indiens de Californie, à travers plusieurs témoignages.  « La manière dont nous vivions : souvenirs, réminiscences et chants. » (Berkeley, 1981). Je pense aussi au très beau témoignage reçu par Theodora Kroeber, Ishi.

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C’est un roman d’une beauté grave et poétique. On peut presque sentir en lisant la pluie qui tombe sur les feuilles, l’odeur de la mousse, du bois séché tant la nature est évoquée avec justesse. On mesure le poids de la solitude, et l’on jubile de voir ces deux personnages trouver les ressources pour faire face à un destin que l’on a du mal à imaginer.

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