Désorientale – Négar Djavadi

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« À Paris, mon père, Darius Sadr, ne prenait jamais d’escalator.

La première fois que je suis descendue avec lui dans le métro, le 21 avril 1981, je lui en ai demandé la raison et il m’a répondu : « L’escalator, c’est pour eux. »

« Raison qui m’a décidée, en partie, à entreprendre ce récit sans savoir par où commencer. Tout ce que je sais c’est que ces pages ne seront pas linéaires. Raconter le présent exige que je remonte loin dans le passé, que je traverse les frontières, survole les montagnes et rejoigne ce lac immense qu’on appelle mer, guidée par le flux des images, des associations libres, des soubresauts organiques, les creux et les bosses sculptés dans mes souvenirs par le temps. Mais là vérité de la mémoire est singulière, n’est-ce pas ? » 

PJ Harvey, A place called home

En exergue du roman, ces lignes de P.J. Harvey : One day there’ll be a place for us, a place called home. Un titre qui ressemble à l’arrivée au port quand on a navigué par tous les temps, un vrai son de rock anglais. La lecture de Désorientale provoque la même expérience. Le livre comporte une face A et une face B. Il est composé de récits qui s’encastrent les uns dans les autres, se répondent, se heurtent. Une fois qu’on y entre, on est pris dans le labyrinthe, accrochés à la voix de la narratrice, Kimiâ, jusqu’à la dernière page.

« J’avais entendu des extraits des Mille et Une Nuits déclamés par les voix puissantes des conteurs dans les quartiers populaires du centre de Téhéran et je superposais sur le visage volontaire de Shéhérazade, en route vers la demeure de l’insatiable Roi Shahryar, celui pâle de ma grand-mère que je ne connaissais qu’à travers les photographies en noir et blanc. »

C’est elle, Kimiâ, en portant la voix des femmes de sa famille qui se fait à son tour, la tisserande des nuits. Mais qui est Kimiâ ? Elle se cherche. Entre le Londres underground, « la terre refuge de Mazandaran« , l’appartement de Téhéran qu’il a fallu fuir en pleine nuit, le marché aux puces de Saint-Ouen où elle s’attarde parfois devant les stands d’albums photos. Le récit avance tout en remontant les générations. Souvent drôle, elle tire le portrait des Oncles (numérotés de 1 à 6) « Le jour de l’enterrement de Nour, chacun de ses fils se jeta dans sa tombe et fut repêché », de l’univers des femmes et des cocasseries de la langue persane, «C’est ainsi que le mot vagin – avec ses variantes persanes vâjan, vâdjan ou vadjin – fit une entrée remarquable dans le vocabulaire des Iraniennes et devint un mot à la mode. » la triste réalité de l’exil. « Croyez-moi, personne ne rate l’étranger. Personne ne résiste au plaisir poisseux de gratter là où il y a différence. »

Persian decorated tiles

A l’hôpital, où elle attend le dénouement et qui forme le récit-cadre à partir duquel s’entrelacent les souvenirs, elle tisse l’histoire de sa famille iranienne dont les fils sont inextricablement mêlés à celle du pays, ses parents engagés contre la dictature du Shah puis contre celle de Khomeini, jusqu’à l’exil.

« Sortie triomphante des griffes du couvre-feu, la voiture de Ramin entra dans la cour de Mehr. Ce que je m’apprête à vous révéler mérite l’obscurité inquiétante d’une nuit d’orage. Pourtant, l’air est étonnamment lumineux. Alors qu’assise sur le siège du passager je m’exerçais à l’art dramatique, les nuages s’étaient effilochés dans le ciel, laissant apparaître une lune aussi grosse qu’un pamplemousse. La lune a déchiré la robe de la nuit, dit le poète mystique Hafez de Shiraz.»

Par dessus tout, l’histoire d’une femme en quête d’elle-même qui cherche à sortir du silence, à accepter sa singularité et son désir. En écho, ce poème de René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » 

Désorientale de Négar Djavadi, Liana Levi, 2016

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