Fanny Britt – Les tranchées

Maternité, ambiguïté et féminisme, en fragments

« Ça fait que t’écris sur la maternité ? C’est pas le sujet le plus éculé qui soit ça ? »

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Dialogue avec ma mère

« – Maman, t’as lu ça, Dialogues avec les mères ?

– Oh, que oui ! Tout le monde lisait ça, dans le temps.

– Bruno Bettelheim, c’est vraiment un insuppotable patriarche de marde, hein ?

– Je sais pas, moi, ça m’avait aidée.

– (…) Je peux pas croire que tu m’as élevée sur les conseils d’un rétrograde de la pire espèce, tellement paternaliste avec les femmes que c’en est gênant pour l’ensemble de la féminitude occidentale. Je veux dire, crisse, même le sous-titre du livre est condescendant :

« Première tâche : éduquer les parents. Pis évidemment, à part les deux-trois pères de service dans le livre, c’est les mères qu’il veut « éduquer », le vieux sacrament. »

Oups ! Difficile d’écrire quand on est en voyage, en transhumance, en …vacances. J’ai toujours eu envie d’emporter ma bibliothèque sur le dos, ma plus grosse valise est toujours celle des livres, même si j’en trouve toujours d’autres aux hasards de mes pérégrinations estivales, dans les brocantes des villages, dans les greniers des maisons de famille ou celles que j’emprunte à l’occasion. Je suis une lectrice pérégrine, je braconne – mettant en pratique cette citation que j’aime tant.

 » Les lecteurs sont des voyageurs, ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits. »

Michel de Certeau – L’invention du quotidien

Et si je n’ai droit qu’à une minuscule valise, qu’à cela ne tienne, cela me permet de faire un saut dans ma liseuse, pleine d’extraits à découvrir. Autre espace magique, bibliothèque virtuelle. Il y a toujours quelques pépites qui traînent. Comme ce recueil de fragments de Fanny Britt, écrivain canadienne qui a de la verve et le style organique des auteurs de théâtre. Dans Les tranchées, on peut vraiment entendre les voix des mères. De la tragédie d’en avoir à la tragédie de ne pas en avoir, en passant par le baby-blues et cette « solitude. Une vague, une houle, comme une peine d’amour. » Les mères, telles qu’elles sont.

Young pregnant woman jogging down sidewalk in city.
« À partir de demain, régime strict »

Une réflexion sur la maternité aujourd’hui, à une époque qui glorifie les mères (stars et poussettes dans les magasines), les renvoyant parfois aux concepts les plus éculés, leur ordonnant à la fois l’allaitement et l’attaché-case et une belle ligne sur Instagram. C’est dans cette faille, dans cet écartèlement là, que Fanny Britt relance la question. Car entre les théories multiples et contradictoires, cette expérience-là, chacune l’aborde de manière singulière. Avec quelle liberté  ?

Catalogue de mères

Celle qui oublie le nom de tout le monde, mais pas celui du chat de ses enfants, 30 ans plus tôt.

Celle qui fait monter un piano au troisième étage d’un immeuble tout croche, même si c’est pour entendre ses enfants se gosser une version grossière de « Champs Elysées » pendant trois semaines en boucle.

Celle qui s’inquiète de la grippe porcine.

Celle qui n’a pas peur du trapèze. »

Dans l’intimité des conversations de copines, le dimanche matin, il y a de la gouaille et du parler vrai. On s’y retrouve loin des théories qui enferment, dans la complexité et les conflits qui nous traversent. Un langage vivant et détonnant, qu’on cherche à lire en silence mais avec l’accent des personnages d’un film de Xavier Dolan, un québécois truffé d’anglicismes et de mots qui sonnent étrangement dans notre français à nous, comme « crisse », « ostie » ou « tabarnak ».

C. parlait du bonheur de courir, et constatait qu’au-delà de la forme physique, ce que la course lui donnait, c’était un moyen de cesser d’être « perpétuellement en tabarnak ». (…) Nous étions toutes trois des femmes heureuses, en santé, donneuses receveuses d’amour incorrigibles. Et pourtant, nous souffrions du même mal : tous les matins, au réveil, nous étions en proie à une colère sourde, un état diffus de ressentiment, une insatisfaction lancinante, une fatigue énorme truffée d’ennui. Il fallait le reconnaître, nous étions « perpétuellement en tabarnak. »

Assise dans la salle d’enregistrement, je savoure ces souvenirs glanés au cours de la vie des mères, le corps qui tarde à reprendre sa forme initiale, les théories de tous bords sur la meilleure façon de faire, la place du féminisme, celle des hommes dans tout ça.  Et aussi… la quête du gâteau parfait. Je me suis tout particulièrement régalée de l’épilogue.

birthday cake with bears and flowers

 

(Extrait)

Je fais des gâteaux.

J’en fais souvent.

Je ne compte plus les moules – ronds, carrés, à cheminée, texturés, miniatures, sudimensionnés – que je possède.

Je ne compte plus également les recettes essayées, ajustées, bonifiées, ratées, étudiées et réessayées pour parvenir à ce que j’appellerai le gâteau idéal.

Je fais des gâteaux à tel point qu’une fois, il y a quelques années, un journaliste a écrit un article à mon sujet (à l’occasion d’une pièce qui, du reste, ne traitait pas du tout de pâtisserie) qui portait le titre : « Elle fait des gâteaux ». Je me souviens qu’en voyant son titre, sur le papier glacé du magazine, avec ma photo derrière, j’ai pensé : oui, voilà bien une chose que je peux dire que je fais, dans ma vie.

Certains appellent ça une passion.

Ce n’est pas faux.

Mais c’est aussi une névrose, dans laquelle – je le constate avec un égal mélange de fascination et d’effarement – s’incarne tout mon rapport à la maternité et, oserai-je ajouter, à l’identité.

Pour les fêtes d’anniversaire de mes fils, la bête prend toute son amplitude. Le gâteau ne peut pas se contenter d’être beau. Il doit être investi. 

Les questionnements de Fanny Britt sur la maternité rejoignent celle d’autres écrivains, femmes qui ont écrit à des époques plus ou moins éloignées sur leur rapport à l’écriture en ces instants troublés où l’on n’a plus une minute à soi et qu’enfanter – écrire semblent à la fois, se rejoindre et s’opposer. On retrouve ici Anne Sexton, Sylvia Plath et Rachel Cusk, qui ont écrit leur désarroi et mis des mots sur ce dont on n’ose à peine parler, ou du bout des lèvres, le blues des mères, un phénomène encore tabou.

Lecture vivifiante de cette auteur québécoise qui décoiffe. Spontanéité et modernité outre-manche que l’on retrouve dans le magazine Nouveau Projet , qui s’écrit à Montréal et qui a  édité ce texte.

Lecture de rentrée des classes, à l’heure où, dans les emplois du temps chargés « au chausse-pied » – comme disait ma grand-mère, on ne peut plus rien ajouter ? 

Fanny Britt – Les tranchées, 2013 (Editions Nouveau Projet, Atelier 10)

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