Eshkol Nevo – Neuland

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«À : Dori
De : Inbar
Sujet : Inquiète pour toi
J’ai obtenu ton adresse mail sur le site Internet de ton école.
Je sais bien que nous étions convenus de nous abstenir de correspondre,
mais je sais aussi que tu devais être mobilisé pour les
réserves militaires. Depuis, mon cœur a cessé de battre. Voilà,
je veux juste m’assurer que tout va bien pour toi.
Ensuite, je te promets de ne plus t’importuner.

À : Inbar
De : Dori
Sujet : RE : Inquiète pour toi
Salut,
Je vais bien. Désolé d’écorner l’image du héros, mais, en fin
de compte, ils ne m’ont pas mobilisé. J’ai rejoint mon unité le
lendemain de notre arrivée. Ils m’ont laissé poireauter toute une
journée à attendre l’officier de liaison qui devait décider de mon
affectation. Eh bien, rien n’a changé à la cantine miliaire. Le
distributeur de boissons est toujours déglingué.»

Partir un jour, sur un coup de tête et trouver dans l’expérience du voyage « une terre promise » – que ce soit un lieu ou une terre intérieure. Dans ce roman, au souffle romanesque puissant, Eskhol Nevo nous invite à cette traversée.

Trois personnages à la croisée des chemins.                                                                           Direction l’Amérique Latine.

Il y a Dori qui part à la recherche de son père Manu Péleg, disparu entre la Bolivie et le Pérou sans laisser de trace. Il a dans sa poche trois photos, dont aucune ne correspond exactement à l’idée qu’il se fait de son père. D’ailleurs, le connaît-il vraiment cet homme rationnel, toujours si sûr de lui ?

« Il fait froid. On peut l’imaginer à en juger par leurs blousons fermés jusqu’au cou. Même le contact avec cette photo semble à Dori plus froid qu’avec les autres photos. Néanmoins, malgré ce froid, ils ne s’enlacent pas sur la photo, se contentant de se tenir l’un à côté de l’autre. Ils ne se sont jamais étreints. Jamais complètement. Même quand Dori revenait du Liban, même pendant l’enterrement de sa mère, leurs étreintes étaient toujours un rien distantes – son père lui tapote légèrement le dos d’une main, de l’autre, le repousse. »

Sur place, Dori retrouve Alfredo, spécialisé dans les recherches de personnes disparues, personnage haut en couleur à la verve bien trempée qui secoue les conventions et nous lance à sa manière non conformiste, sur la piste de Manu Péleg.
Il y a Inbar, qui en a par-dessus la tête de son job à la radio, des relations avec sa mère, de l’atmosphère suffocante qui règne en Israël. Un frère qu’elle n’en finit pas de pleurer. Alors, sur un coup de tête, à l’aéroport, Inbar prend le même avion que Dori.

« Leur avion tourne en rond au-dessus de l’aéroport de Lima. Pas d’autorisation d’atterrir à cause de la météo, explique le commandant de bord, annonçant, au début, un retard d’un quart d’heure. Ensuite, vingt minutes. Enfin, il cesse d’informer les passagers. C’est peut-être comme dans la légende du Hollandais volant, se dit Inbar : le commandant de bord est maudit, et nous allons rester dans les nuages pour l’éternité, jamais nous ne nous poserons à terre, jamais nous n’arriverons à bon port.»

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Les trajectoires sont autant de fils narratifs qui composent un récit vivifiant, une épopée en forme de road-movie que tisse l’auteur en Homère contemporain. On est à l’ère du tourisme de masse mais le voyage est loin d’être désanchanté. Nevo tient dans sa main la vie et la quête de ses compagnons de voyage, il les bouscule et les écoute jusqu’à ce qu’imperceptiblement, ils lâchent prise.

Parfois le périple s’enfonce dans le passé, dans les racines d’Israël, à travers Lili, la grand-mère d’Inbar arrivée en 1939 de Varsovie, Lili qui s’assied tous les jours sur sa chaise à souvenirs pour les faire remonter. Le thème du Juif errant traverse le roman sous des formes diverses. Personnage de légende, génie espiègle, esprit joueur.

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Enfin, en cherchant Manu Péleg, on arrive à Neuland. Communauté à la recherche d’une nouvelle manière d’être ensemble, entre kibboutz, chamanisme et lieu de ressourcement. Un lieu un peu fou où s’enracine cette citation de Herzl : «  Le rêve n’est pas de beaucoup différent de l’action, comme d’aucuns le croient. Tous les actes des êtres humains furent jadis des rêves. Tous leurs actes seront, le jour venu, des rêves. » Mais Nevo s’est aussi inspiré du Baron de Hirsch, qui a aidé les juifs russes à s’implanter en Argentine à la fin du 19ème siècle. Philanthrope européen, créateur du train l’Orient-Express, le Baron de Hirsch a imaginé un plan d’immigration pour sauver les juifs russes qui fuyaient les pogroms.

Mais qu’est-ce que Neuland aujourd’hui ? Est-ce une folie ? Une utopie ? Beaucoup de questions, encore une fois, dans ce roman qui cherche à se propulser ailleurs, à sortir de l’ornière, à tendre un miroir au présent.

Quand Dori et Inbar se retrouvent devant le Mur de Jérusalem à l’issue de leur périple, rien n’aura vraiment changé, sauf eux-mêmes.

« Tu aperçois la mer ? lui dit-elle à la fin.
– Quelle mer ? fait-il en tournant la tête vers elle.
– La mer de Jerusalem », répond-elle en lui pressant légèrement la main.

Et lui regarde à nouveau devant lui, sans comprendre d’abord sa remarque, il ne voit aucune mer, juste un étal de darboukas et un taxi en train de monter avec deux roues sur un trottoir.
Mais, petit à petit, il saisit…»

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